Immobilier de luxe et blanchiment de capitaux : ce que le décret du 24 avril 2026 change pour les agences

10/1/20265 min read

L'immobilier reste l'un des vecteurs privilégiés du blanchiment d'argent en France et en Europe : les transactions portent sur des montants élevés, et les montages impliquent souvent des sociétés écrans ou des structures complexes. Pour les réseaux criminels, l'achat d'un bien immobilier est un levier efficace pour recycler des capitaux d'origine illicite en les réinjectant dans l'économie légale. Le Groupe d'action financière (GAFI) place d'ailleurs régulièrement ce secteur parmi les plus exposés au monde à ce risque. Un décret récent vient justement muscler le dispositif applicable aux agents immobiliers — un signal fort que l'administration entend désormais contrôler, pas seulement légiférer.

Ce que change le décret n° 2026-310 du 24 avril 2026

Publié au Journal officiel, ce décret durcit les règles applicables aux agents immobiliers sur trois axes : une formation obligatoire dès l'embauche, une traçabilité documentaire sur cinq ans, et un accès encadré au registre des bénéficiaires effectifs. Il s'inscrit dans la transposition en droit français des articles 12 et 13 de la directive européenne (UE) 2024/1640 du 31 mai 2024, qui vise à renforcer les dispositifs de prévention contre l'utilisation du système financier à des fins de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme.

Les agences qui ne s'y conforment pas s'exposent à des sanctions de la DGCCRF, l'autorité de supervision compétente pour ce secteur.

Le rappel du cadre : qui est concerné, et pour quelles opérations

Les agents immobiliers, titulaires d'une carte professionnelle « T » encadrée par la loi Hoguet (loi n° 70-9 du 2 janvier 1970), figurent explicitement parmi les entités assujetties aux obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT), listées à l'article L. 561-2 du code monétaire et financier. Le dispositif s'applique notamment à l'achat et la vente de biens immobiliers, de fonds de commerce et de parts de sociétés immobilières, ainsi qu'à la transaction locative dès lors que le montant des loyers mensuels atteint ou dépasse 10 000 €.

À ce titre, les agences sont déjà tenues, indépendamment du nouveau décret, de :

  • mettre en place une classification des risques (article L. 561-4-1 du code monétaire et financier) ;

  • effectuer des diligences de connaissance client (KYC), avec une vigilance simplifiée ou renforcée selon le profil du client ;

  • identifier les bénéficiaires effectifs des sociétés clientes, notamment via le registre dédié ;

  • déclarer toute transaction suspecte à Tracfin ;

  • former leur personnel à ces obligations.

À titre de repère sur l'ampleur du dispositif : Tracfin a reçu plus de 196 000 déclarations de soupçon en 2023, toutes professions assujetties confondues.

La formation : une obligation désormais précise et documentée

Le décret introduit un nouvel article D. 561-38-1-1 dans le code monétaire et financier, qui rend explicite et contraignante une obligation qui existait déjà dans son principe, mais restait jusqu'ici peu formalisée dans son contenu et sa fréquence.

Concrètement, chaque collaborateur participant à la mise en œuvre des obligations LCB-FT doit désormais recevoir une formation dès son embauche, puis de manière régulière selon une fréquence adaptée aux risques identifiés. Cette formation doit couvrir les obligations LCB-FT applicables ainsi que les sanctions encourues en cas de manquement, et doit surtout aider concrètement les collaborateurs à reconnaître les opérations susceptibles d'être liées au blanchiment — un enjeu quotidien pour les négociateurs au contact direct des clients.

Le contenu et la fréquence de la formation doivent en outre être adaptés au poste et au niveau de risque : un négociateur en agence n'a pas le même profil d'exposition qu'un directeur d'agence ou qu'un comptable, et la formation doit en tenir compte.

Un point de vigilance opérationnelle important

L'agence doit conserver l'ensemble des justificatifs de formation — attestations, feuilles d'émargement, supports pédagogiques — pendant toute la durée d'exercice du salarié, puis cinq années supplémentaires après son départ. Ces documents doivent être tenus à disposition de la DGCCRF, qui vérifie non seulement l'existence de la formation mais son adéquation réelle aux fonctions et aux risques.

Le registre des bénéficiaires effectifs : un accès désormais plus encadré

Le registre des bénéficiaires effectifs (RBE) recense les personnes physiques qui contrôlent en dernier ressort une société ou une entité juridique. Pour un agent immobilier confronté à un acquéreur ou un vendeur constitué en société — un cas fréquent dans l'immobilier de luxe, où les acquisitions passent souvent par une SCI ou une structure patrimoniale — la consultation du RBE, en complément du KBIS et des statuts, est un outil central du devoir de vigilance.

Les typologies de risque propres à l'immobilier de luxe

Au-delà du cadre général, certains schémas reviennent plus spécifiquement dans les transactions haut de gamme :

  • Des montages via des sociétés écrans en cascade (SCI, holdings, structures offshore), destinés à rompre la traçabilité entre l'argent d'origine douteuse et l'acquisition finale.

  • Un décalage entre le prix affiché à l'acte et la réalité du flux financier, la différence circulant par des canaux non tracés.

  • Une revente rapide après acquisition, sans plus-value logique au regard du marché — signe que le bien n'a servi que de support temporaire à la circulation de fonds.

  • Un financement intégralement en tiers ou sans lien apparent avec l'acquéreur final, rendant l'origine réelle des fonds difficile à reconstituer.

  • Des chaînes d'intermédiaires opaques (mandataires, prête-noms) compliquant l'identification du bénéficiaire effectif réel.

  • La présence de personnes politiquement exposées (PPE) étrangères, pour lesquelles une vigilance renforcée obligatoire s'impose dès l'entrée en relation d'affaires.

Ces transactions impliquant des PPE ou des ressortissants de pays à risque font d'ailleurs l'objet d'une vigilance renforcée explicitement prévue par le dispositif — un point que les agences spécialisées dans le haut de gamme, par nature très internationalisées, ne peuvent pas ignorer.

Ce que cela signifie pour votre agence

Le décret du 24 avril 2026 ne crée pas une obligation nouvelle de fond — les agents immobiliers étaient déjà assujettis de longue date — mais il en durcit sensiblement le contrôle : formation documentée et opposable, traçabilité sur cinq ans, accès au registre des bénéficiaires effectifs conditionné et audité. Autrement dit, l'écart entre une procédure qui existe sur le papier et un dispositif réellement opérationnel devient beaucoup plus visible pour la DGCCRF lors d'un contrôle. Pour une agence spécialisée dans l'immobilier de luxe, où les montants en jeu, l'internationalisation de la clientèle et la fréquence des montages patrimoniaux complexes sont structurellement plus élevés qu'ailleurs, c'est précisément le profil de risque que l'administration surveille en priorité.

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